Edition 3802 du Mardi 15 Aout 2006
Entretien à bâtons rompus avec le chef de Bundu dia Kongo
Ne Muanda Nsemi : « Il n’y a aucune alliance entre le MLC et moi. Si J.P. Bemba a fait un raz de marée électoral dans le Bas-Congo, il le doit à sa finesse politique »
Par Freddy mulumba kabuayi
« Il n’y a aucune alliance entre Bundu dia Kongo et le MLC », a tranché Ne Muanda Nsemi, chef de Bundu dia Kongo, réagissant à une rumeur qui laisse entendre que BDK a convolé en justes noces avec le Mouvement de libération du Congo. « Et si Jean-Pierre Bemba a été massivement voté dans le Bas-Congo, c’est parce qu’il a fait montre de finesse politique. Il a touché à la fibre sensible du peuple kongo », a-t-il révélé. Entrevue.
Le fédéralisme et l’alliance, supposée ou vraie, entre le MLC et Bundu dia Kongo, dont vous êtes le chef, sont les deux registres dans lesquels nous allons nous entretenir. Comment voyez-vous le fédéralisme puisqu’une certaine opinion laisse entendre que vous nourrissez l’ambition de passer, un jour, à la vitesse supérieure en détachant le Kongo central du Congo. Qu’en dites-vous ?
Le fédéralisme, c’est une loi de la nature. Vous savez que les gens de Bandundu, de l’Angola, du Bas-Congo, du sud du Congo Brazzaville et du sud du Gabon sont issus d’un même ancêtre. Allez dans le Bandundu, fouillez partout, vous constaterez que les gens de Bandundu sont nsaku, mpanzu et nzinga. Ils sont issus d’un même ancêtre que nous du Bas-Congo.
Vous savez également que le Royaume du Kongo était divisé en grands Départements qu’on appelait le Département de Kongo dia Mpangala, c’est le sud de l’Angola ; le Département de Kongo dia Cuimba ou Kongo dia Mulaza, c’était le Bandundu ; Kongo dia Luango, c’était le sud du Gabon ; et Kongo dia Kati, c’est la partie centrale.
Ces quatre Départements du Royaume du Kongo avaient une large autonomie de fonctionnement. Nous étions unis au sommet, mais au niveau régional il y avait une large autonomie. Donc, nous avons vécu le fédéralisme avant même l’arrivée des colonisateurs. Mais cela ne nous a pas pour autant empêchés d’avoir un seul Royaume du Kongo.
Allez au Bandundu, causez avec les vieillards, vous verrez qu’ils ont dans leur folklore des chants de gloire où l’on magnifie le Kongo dia Ntotila. Ainsi que je l’ai dit au début, le fédéralisme c’est une loi de la nature.
Nous sommes ici sur la planète Terre ; il y a également la planète Mars, Jupiter, Saturne, etc. Tout en étant soumis à la loi de notre système solaire, dont le centre est le soleil, eh ben, quand nous sommes sur la Terre la planète Mars ne nous gêne pas tellement parce que le fédéralisme est une loi de la nature. Et cette loi dit ceci : l’unité dans la diversité et l’autonomie de la diversité.
Cela étant, il ne peut donc avoir de sécession ou de séparation dans la tête ou dans l’approche de celui qui parle de l’unité dans le cadre du fédéralisme.
Est-ce que vous pourriez être plus explicite dans votre argumentaire ?
Le centralisme excessif n’a jamais produit des résultats probants. Et ceux qui disent que fédéralisme égale séparation sont vraiment à plaindre. Ils n’ont rien compris du concept fédéralisme.
Comment un pays comme le nôtre où l’on a étudié en français depuis l’école primaire, l’école secondaire jusqu’à l’université, on continue à croire que fédéralisme égale séparation. C’est bien malheureux que des hommes instruits fassent montre d’une telle petitesse d’esprit, de pareille cécité…
Je voudrais leur poser cette question : quel est le système politique aux Etats-Unis ? N’est-ce pas fédéral ? Si l’on doit se placer dans leur logique qui a tout d’être bizarre, c’est que l’unité américaine n’existe pas. L’Allemagne est un pays fédéral. Donc, il n’y a pas d’unité allemande. La Suisse, c’est encore plus que le fédéralisme puisque le pays est une confédération. On parle d’ailleurs de Confédération helvétique. Est-ce à dire que l’unité suisse n’existe pas ? On peut multiplier les exemples : Le Canada est aussi fédéral. Le Brésil est fédéraliste. La Russie, l’Inde, ce sont des pays à régime fédéral. Le Nigeria est fédéral. Mais comment peut-on comprendre qu’il y ait encore dans notre pays des gens qui pensent que fédéralisme égale séparation.
Pas de velléité de séparatisme donc dans le chef de Bundu dia Kongo qui semble ne jurer que par le fédéralisme…
Non, il n’y a pas de velléité de séparatisme. Bundu dia Kongo prône le fédéralisme comme je viens de l’expliquer en long et en large. Mais, il faut bien le dire et le souligner : il y a deux choses qu’il faut éviter de confondre. Si aujourd’hui ou demain, je décidais de proclamer l’Etat indépendant du Congo qui engloberait le Bandundu et le Bas-Congo par exemple, si je le décidais, ce ne serait jamais dû au fait que je prône le fédéralisme. Mais ce serait simplement dû au fait que le peuple kongo - qui dit kongo dit Bandundu et Bas-Congo - ne trouve pas son compte dans l’unité de ce pays par exemple. Parce que l’unité qui ne procure que la misère au peuple n’est d’aucune utilité. Bien au contraire, c’est un grand danger.
Prenez le cas de la Yougoslavie. C’était un pays uni. Mais les Croates, les Bosniaques et les Albanais du Kosovo, les Monténégrins, n’ayant pas trouvé leur compte dans ce grand ensemble que fut la Yougoslavie, ils ont réagi d’une certaine manière.
Si on remonte un peu plus loin dans l’histoire, on ne manquera pas de trouver des exemples qui confortent ce que je viens de dire tout à l’heure. Il y a notamment l’Empire romain. Il englobait tout le pourtour de la Méditerranée. Mais cet empire était organisé au profit des Romains. Et qu’est-ce qui a suivi après ? Il y a eu des révoltes partout.
Donc, il faut séparer l’éventualité, je dis bien éventualité, d’un peuple qui se révolte parce qu’il ne trouve pas son compte et qui veut se soustraire à un certain grand ensemble, avec la doctrine du fédéralisme. Parce que le fédéralisme, c’est une loi de la nature : l’unité dans la diversité et la diversité dans l’autonomie.
Le peuple kongo qui avait au Royaume du Kongo une Constitution d’origine divine, avait déjà opté pour le fédéralisme. Cela d’autant plus que le fédéralisme est un régime de gestion très souple qui laisse à la base une certaine liberté de mettre en exergue son génie personnel et sa prise en charge.
Bien que chef d’un grand mouvement politico-religieux, cela ne vous a pas empêché de tomber dans les nasses du MLC. Dans tous les cas, c’est ce qui se dit dans l’opinion …
Il n’y a rien de vrai dans cette histoire qui n’est pas loin de ressembler à un grossier montage. Il y a une chose qu’il faut bien retenir : Ne Muanda Nsemi est caractérisé par un franc-parler qui ne l’a jamais quitté et qui ne le quittera jamais. J’use donc en plein de mon franc-parler. La plupart de ceux qui lisent Kongo dieto sursautent lorsqu’ils voient certaines vérités crues que j’y balance.
C’est vous dire que lorsque je fais alliance avec vous, je ne me gênerais pas de le proclamer. Parce que quand je ferais alliance avec vous, mon souhait sera que les adeptes de Bundu dia Kongo vous suivent et vous respectent. Je vous présente alors à mes adeptes et souvent la présentation, je la fais à l’aide d’un Kongo dieto.
La réalité dans tout cela, c’est quoi ? On avait mis autour de moi une certaine cabale, c’est depuis l’époque du président Mobutu : Ne Muanda Nsemi est dangereux, il faut éviter que sa doctrine puisse être diffusée dans le pays. Malgré tout cela, la vérité est têtue, je continue à travailler. Et aujourd’hui, tout le monde qui est parti au Bas-Congo, a constaté que le faiseur d’opinions dans cette province c’est le chef de Bundu dia Kongo.
Allez faire vos enquêtes ou vos analyses personnelles, il y a une réalité que l’on ne peut effacer : avant même les élections, j’avais été crédité de 85% de popularité dans le Bas-Congo. Ce n’est pas Yerodia, ce n’est même pas Diomi Ndongala. Aucun politicien mukongo n’est au-dessus de moi en popularité dans le Bas-Congo. Et quand vous arrivez à ce degré de popularité, mon frère, vous allez être sérieusement courtisé par toute la classe politique.
Mais, jusque-là vous ne semblez pas avoir dit le contraire de ce qui se raconte dans l’opinion…
Je suis en train de vous expliquer la situation pour vous amener à comprendre que le chef de Bundu dia Kongo n’a contracté aucune alliance avec le MLC de Jean-Pierre Bemba. Pas du tout.
Je vais essayer de vous faire vivre un certain nombre de faits qui vont vous permettre – j’espère qu’ il en sera certainement le cas pour l’opinion dans son ensemble - de faire votre religion à ce sujet. Premier fait : j’ai été invité à une fête que l’UDPS organisait autrefois à Limete. Et automatiquement, le PPRD a laissé entendre que Ne Muanda Nsemi venait de faire alliance avec un parti dangereux qui prône la violence.
Un autre fait : j’ai été convié au congrès du parti du professeur Lunda-Bululu au Centre Nganda, à Kintambo. J’y suis allé. J’y ai pris la parole. Et croyez-moi, j’ai été l’homme qui a été le plus applaudi, mais dans certains milieux on a raconté que j’étais avec Lunda-Bululu. Vital Kamerhe est venu me voir autrefois quand nous étions sur l’avenue Force publique, à Kasa-Vubu. Mais, je dois vous affirmer que l’entretien a été cordial et très fraternel. J’avais même cru que nous étions sur la piste d’une réconciliation sincère entre Bundu dia Kongo et le PPRD. Parce que c’est le PPRD qui a massacré mes adeptes en 2002.
Quand j’étais à Matadi en 2002, c’est le PPRD qui avait donné des injonctions de massacre de mes adeptes, à Seke-Banza, à Kanzi, à Lemba dans le Bas-Fleuve, et aujourd’hui, il y a des adeptes de Bundu dia Kongo qui sont en prison à Muanda.
J’ai été visité par les gens de Ruberwa, plus précisément son secrétaire. De toute façon, j’ai reçu tout le monde. Ceux de Jean-Pierre Bemba ne sont pas encore venus. Dans tous les cas, aucun responsable du MLC n’est venu chez moi. Aucun…Mais, je reste disponible.
En tout cas, jusqu’à ce jour je n’ai fait alliance avec personne.
Vous voulez faire croire qu’il n’y a pas eu d’appel du pied de l’un en direction de l’autre ? Est-ce que vous ne trouvez pas un lien entre Bundu dia Kongo et le raz-de-marée fait par Jean-Pierre au Bas-Congo au scrutin présidentiel du 30 juillet dernier ?
Avant de répondre à votre question, j’aimerais vous dire quelque chose de fondamental. Un politicien qui est sain, qu’est-ce qu’il fait dans une période comme celle que vous venons de vivre avec les joutes électorales ? Je crois qu’il va chercher à savoir s’il y a un faiseur d’opinions dans chacune des provinces de notre pays, la République démocratique du Congo. Pour ce qui est particulièrement de la province du Bas-Congo, c’est Ne Muanda Nsemi qui est le plus écouté de tous les Bakongo. Un politicien qui est sain va tenter de savoir quelle est la nature du discours que prône Ne Muanda Nsemi. Et là, on sait que, souvent, le chef de Bundu dia Kongo fustige les injustices contre les Bakongo. Un politicien sain va donc tenter de s’imprégner de ce genre de discours et quand il descend dans le Bas-Congo, il va tenir un discours de ce genre qui a toujours touché l’âme du peuple kongo. Et croyez-moi, ce politicien-là réussira à se faire remarquer. C’est ce que Jean-Pierre a compris et fait.
Dans sa campagne électorale, quand Jean-Pierre Bemba est passé au Bas-Congo, il a fait jouer cette fibre sensible. On a massacré les adeptes de Bundu dia Kongo en 2002, en 2004 et encore cette année. Lorsqu’il est arrivé à Matadi, dans le cadre de sa campagne électorale, le leader du MLC a demandé à l’assistance de garder une minute de silence en mémoire de Bakongo massacrés à gauche et à droite. C’est ce qui a amené les Bakongo à se dire finalement : « tiens, celui-ci (Jean-Pierre Bemba en l’occurrence) au moins nous comprend ». C’est là tout le secret de son succès dans le Bas-Congo.
A vous en croire, c’est ce qui expliquerait le raz-de-marée de Jean-Pierre Bemba…
Le MLC n’est pas suffisamment implanté dans le Bas-Congo, mais alors pas du tout. Mais, face aux erreurs du PPRD, Jean-Pierre Bemba a pris le discours de Bundu dia Kongo qui a toujours fait émouvoir l’âme du peuple kongo. Et les gens ont dit : « bon, entre deux maux, nous choisissons le moindre ». Il n’y a pas de mystère dans cela. Peut-être que certaines personnes ont cru que, parce qu’il tenait un discours semblable à celui que le chef de Bundu dia Kongo tient, il y avait une alliance. Non. Jean-Pierre Bemba a seulement fait montre de finesse politique. Un point, un trait.
Aucune alliance n’est jusqu’ici signée entre le MLC et le chef de Bundu dia Kongo.
(A suivre)
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